"Entre deux rives" Intergalactique

Nous avons été catapultés dans le monde des bateaux-scènes, en plein coeur de cette grande toile de projets, en train de se tisser. C’était au premier rendez-vous des bateaux-spectacle : le “Festival Intergalactique”. Notre défi : adapter notre spectacle sur un autre voilier. Et l’occasion de découvrir de plus près les vies et les projets d’autres passionnés.

Sur le Port Sainte Catherine de Locmiquélic, avant que la marée redescende à la fin du spectacle

Sur le Port Sainte Catherine de Locmiquélic, avant que la marée redescende à la fin du spectacle

Mardi 25 septembre [J-4]

La Bretagne, c'est loin. Partis la veille de Grenoble avec notre décor compacté, après une nuit coupeuse de route à Alençon, on arrive enfin à Locmiquélic. Fanny, Flore et Renaud (photographe et aide précieuse) sont dans le pays breton, celui des marins, des vrais, que Federica la scénographe rejoindra jeudi.

“Loc-miquel-ic”

Quatre mois plus tôt lorsque nous avons convenu avec l’équipe de Festina Lente que nous participerions au 1er Festival Intergalactique des bateaux-spectacle, nous en étions à l'étape imaginaire : 

« - Locmiquélic, ça sonne ailleurs... Tu entends ? Lok-miquel-ique... Regarde, ça veut dire « le monastère » puis « Michel » : « un lieu de culte pour Saint Michel » et qui donne sur la rade de Lorient. Comme ça on sait où on met les pieds !

-Ouais... ça sonne marées surtout… et pour amarrer la bateau pour jouer à la bonne heure, ça doit être un petit casse-tête... On verra en temps voulu ! »

Et comme tout “temps voulu”, il arrive un jour. C'est aujourd’hui.

Bienvenue chez les minahouets

Il est 21h, notre feuille de route est en poche, celle que l'équipe de Festina Lente organisatrice du Festival nous a envoyée. Sur cette feuille, le numéro de Gaele, une minahouet de toujours qui vit à 30 mètres du Port Sainte Catherine où se déroulera le Festival. C'est chez elle que notre petite équipe dormira jusqu'à lundi matin. Joli tissage local de Festina Lente ! Toutes les compagnies et les bénévoles sont logés chez l'habitant, lorsqu'ils ne sont pas venus avec leur bateau ou leur camion.

« C'est vous les frangines ? Et le photographe ? Bienvenue ! »
Nous voilà projetés dans la chaleur d'une maison douillette et accueillante. Nos muscles se détendent au son du rire de Gaele, nos vertèbres presque soudées par la longue route se déplient. On est bien.

Autour de la table, on discute Festina Lente, esprit de collaboration, de leur « communisme réussi » selon Gaele, et des stress bien gérés pour ce premier Festival Intergalactique de bateaux-spectacle. Puis les mots se baladent du côté de nos vies et de nos projets. Gaele est artiste peintre, en lien avec l'association “Les ateliers du bout de la Cale”, partenaire du festival. Elle fera une performance tout au long du week-end. Et profitera des spectacles, « yes ! ».

Avec Pierro son compagnon, ils s'occupent aussi d'un chantier naval. Au fil des phrases qui nous font dire que le Var, c'est sympa, mais que la Bretagne, ça a l'air quand même bien bien bien, elle nous dit que « des clients seraient ravis, c'est sûr, de prêter leur bateau pour un spectacle, au besoin » -avant qu’on prenne éventuellement LA grande décision qui nous ferait quitter notre Ile Ricard des Embiez... Une graine est plantée.

On en vient à la marée-la fameuse, à son coefficient, à la pleine lune qui l’influence. Samedi à 19h30, au moment de la présentation d'Entre deux Rives, « ce sera marée haute ». Ils gèrent Festina Lente... On dort heureux, dans cette maison qui sent bon l'accueil et la vie.

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Mercredi 26 [J-3]

Une organisation collective en béton

8h45. On rejoint l'endroit du petit dej' collectif avec nos pots de confiture. Dans le local, ça fourmille déjà. Entre deux bouchées de pain, des rires et des câlins de retrouvailles de certains qui semblent avoir vécu quelques belles aventures ensemble, on chope des mots à la volée : « point bénévoles à 12h30 », « à la radio locale », « récup' », « construction », « matos son mis en commun », « installation »... Et sur la porte d’entrée, un grand panneau qui donne quelques clés à celui qui voudrait faire quelque chose. Son titre : « qui veut aider ». Dessous, déclinées toutes les tâches à accomplir, de la déco des poubelles aux parades quotidiennes dans les marchés, en passant par une aide à la cuisine, à l'installation du point accueil, et mille autres choses que le novice bénévole n'aurait pas pu inventer.

Une organisation collective béton dont le modèle économique est le bénévolat. Une quarantaine de bénévoles sont attendus sur l'événement, et les Compagnies défrayées offrent leurs spectacles. Et déjà, ce sont plus de 17 000 euros qui sont déboursés pour l'organisation de l'événement. Un gouffre qui doit être comblé par un financement participatif en amont de l’événement, la participation espérée du public aux chapeaux qui tournent pendant l’événement, les consommations à la buvette, ainsi que la vente des crêpes et du bon pain bio fabriqués sur place.

Entre deux tartines on rencontre Guillaume qui gère le son et à qui on apporte nos enceintes prévues dans le matos mis en collectif pour l'événement. Puis apparaît Sylvain qui chapeaute l'organisation et qui s'assure que tout va bien pour nous. Ensemble, on va repérer l’espace de représentation, le lieu d'amarrage pour samedi. Il faut un peu d'imagination pour se figurer l'espace avec de l'eau, encore avalée à cette heure-ci. Puis c'est Nicolas qui passe par là, en binôme avec Sylvain sur l'organisation, la tête pleine des choses à gérer pour que tout se déroule au mieux. Public, ville, sécurité, compagnies, planning...

C'est sur son bateau que nous allons adapter le spectacle : l'Oiseau de Passage. Mais là ce n'est pas le moment de lui poser trop de questions... “ À demain pour le rendez-vous technique ! ”.

A la recherche du “plus près pas trop près”

En attendant demain, on s'imprègne, on pense amarrage. Il va falloir attendre le bon moment pour bouger samedi, puis aller au plus près parce que trop loin, ce serait dommage. Mais pas trop près pour ne pas s'échouer pendant le spectacle. “C'est où le plus près du pas trop près ?”

Pendant ce temps là Renaud, missionné par la scénographe Federica, parcourt les alentours pour trouver du jonc de mer ou du bambou en guise de lattes pour la Grand-Voile du spectacle, et il commence à trouver des solutions pour l'adaptation technique du décor.

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« Elle arrive quand Fede ? » Impatience de celui qui gère peut-être trop pour un seul homme...

Un festin de récup’

Il est 13h déjà, on rejoint le local, pour le repas de midi. Délicieuse récup’ débrouillarde, qui a subi le sort du cuisto circassien : samosas de légumes, pâtes al dente, immense poêlée de légumes cuits comme il faut, salade...

Un repas au soleil, au milieu des poubelles en train de se changer en fleurs. C'est à côté d'Aurélie que je m'assois, et qui me fait voyager dans son futur proche : juste après le Festival, c'est une nouvelle tournée pour Festina Lente qui se met en place, direction la Méditerranée. Elle sera en charge de filmer l'aventure...

gardons le cap !

Rechargées d'énergie, on retourne à la maison et à notre préparation physique. Deux heures plus tard on rejoint l'Oiseau de passage pour un premier repérage de l'espace, sans nos objets de scène. Pendant que Renaud, perché, cherche des solutions pour installer l'échelle dont nous avons besoin pour prendre de la hauteur, sur un nouveau système d’accroches.

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Le soir arrive. Au loin, les guitares du premier concert du festival. Une petite bière en terrasse s’impose, tout en faisant la liste des choses qui nous manquent. Là, la musique nous enveloppe et nous demande de rester. Mais dans un coin de la tête, le boulot qui nous reste. Direction maison, pour regarder la captation du spectacle qu'on a présenté à Sainte Maxime 15 jours plus tôt.

Gaele et sa fille ouvrent la porte. Elles reviennent du Théâtre. Autour de la table, on discute décor et galères. Sur un plateau, elle nous apporte de la tisane, et des pistes de solutions, des personnes à contacter dans son chantier naval.

Épuisés, on va droit au lit, pendant que Gaele s'en va continuer la fête avec la troupe de Festina Lente. A deux pas de chez elle, elle fait la fête pour quatre !

Jeudi 27 septembre - [J-2]

L’émergence du “FIBS”

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Au fil de la journée, le Festival émerge sous les mains des bénévoles. L'espace se circonscrit, le cadre est visible, l'accueil est bientôt possible.

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Bateau, boulot, dodo

Deuxième repérage sur l'Oiseau de passage, avec un filage à l'italienne, pour voir s’il ne nous manque rien. On est bon.

Puis le festin méridien avalé, on retourne au bateau. Au bout du ponton, la silhouette de Federica, enfin ! Ensemble, on installe et on prend nos marques, jusqu'à la nuit.

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Le sommeil gagne nos muscles, mais avant de le satisfaire on passe à la case festin pour la deuxième fois. Salades composées, houmous, légumes rôtis et crumble n’attendent plus que nous.

Le temps du repas, tous attablés face à l'absence momentanée d'eau, un jeune homme nous entraine dans sa vie nouvelle, celle de circassien. En venant ici, il cherche à s'inspirer et se donner confiance dans le fait qu'il peut s'autoriser à vivre en se réalisant dans le cirque. Au fil des heures et de ses rencontres, l'espoir semble commencer à l'imprégner.

De notre côté, tout s'organise, tout devient fluide. Le son est ok, la lumière aussi, l'amarrage... Filage demain. Ça va bien se passer...

Vendredi 28 septembre [J-1]

J'ouvre les yeux. Demain... Demain est un autre jour ! D'abord, il y a aujourd'hui.

Au petit déj', Zou Fry, une bénévole du festival, nous conseille d'avoir toujours sans notre sac de quoi avoir chaud, et de quoi avoir froid « parce que dans une journée on traverse toutes les saisons ici ! », foi de minahouet !

« Point bénévole dans 15 minutes ! »
Pendant que nous partons nous préparer en vue du filage sacré, les bénévoles se réunissent. C'est Sylvain qui anime la réunion. « Il y a des besoins en affichage, en déco, en scéno, il y a aussi le point accueil à finir d'installer » Le stress, le bon, monte : ce soir c'est Cabaret, l'ouverture du festival !

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A 18h30, retard compris, nous sommes prêts à filer. Le décor est installé, nos objets déposés, Federica est aux manettes du son, Renaud peut partir s’aérer les muscles et l’esprit. Musique ! Mais une pause caramel s'impose… Le cuisto du stand de crêpes doit fabriquer son liquide doré, pour le plaisir du palais de plusieurs centaines de personnes ! Un impromptu qui sent trop bon la fin de journée... Mais non ! Aller, filage... 19h15, dans les mêmes conditions que demain, le jour J.

On quitte enfin le bateau, rassurées, et on se fraye un chemin à travers la petite foule du Festival. Jusqu'à demain soir, on est dans un monde parallèle. Direction maison où l’on débriefe autour d'une tisane, puis le sommeil nous prend aussitôt. Nos rêves ont des notes du Cabaret de Festina Lente…

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Samedi 29 septembre [Jour J]

La rencontre des projets bateau

Ce matin, nous allons présenter notre projet, parmi tous les autres projets mêlant l’art et la mer, et qui sont présents au Festival. Des projets familiaux, solitaires ou collectifs, de cinéma, de cirque, de clown, de danse, de musique... Aux noms de Festina Lente, Ciné SearCus, Autre Direction, La Loupiote, Honkytonk Sail, Djelali Trick's, Sailing Clowns, Sirkus Laut, Le Bato A Film, LiberBed, Alternative World Sailing Community, Thalie N'Co, Arts à Bord, Hawila Project...

La traversée va commencer…

Le temps des tout derniers détails techniques est venu. Ceux-ci réglés, on file chez Gaele pour trouver le calme nécessaire, se concentrer et s'échauffer. Le temps passe, si vite...

H-1. La marée le permet, alors avec Nicolas, Renaud et Fanny on amarre notre nouveau partenaire devant le public déjà rassemblé.

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Quant à Federica, elle est déjà aux manettes du son, et fait les derniers réglages avec Guillaume. Elle est également prête à déclencher la tempête au bon moment...

Côtés, devant, derrière, le public est partout.

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On a tout oublié, on ne sait plus rien. C'est parti...

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Federica, en plein effet spécial tempête

Federica, en plein effet spécial tempête

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Et voilà. On l'a fait, cette troisième, sur un nouveau bateau !

« J'ai eu l'impression de vivre le voyage... merci. » Jolis retours de personnes touchées, qui font du bien. On démonte, heureuses de ce qu'on a donné.

Dimanche 30 septembre [J+1]

« Une fois, je suis tombée dans l'eau juste avant le spectacle de papa et maman, ils ont commencé en retard ce jour-là... »

La matinée de ce dimanche est consacrée aux échanges sur les projets de chacun, les expériences, les aventures et mésaventures. Passionnant partage de concret de ces projets de vie, de famille, et de collectif.

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L'idée est de mettre en commun les expériences qui puissent nourrir les autres, éviter les erreurs évitables, les lieux inadaptés, échanger les contacts... Une plateforme internet émerge des esprits : un lieu sur la toile pour échanger les bon plans. Et plus aussi : pouvoir s'organiser, et trouver quelque chose de commun qui puisse rassembler tous ces projets dans leur diversité.

Des enjeux différents

Nous sommes touchées et remuées par ce bouillonnement de projets. Et de cette joyeuse ébullition, nous faisons partie, alors on tente d’en tirer quelques ficelles, qui puissent nous permettre d’affiner notre positionnement. Allez, on s’essaye à l’analyse !

Dans toutes ces histoires, quatre enjeux différents nous apparaissent : la navigation, l'artistique, le lien local, et l'implication Politique et sociétale. Des enjeux qui se croisent nécessairement, mais qui sont chacun une porte d'entrée différente et auxquels chaque personne et chaque projet porte une attention plus ou moins importante.

Chez certains, la porte d'entrée est la navigation comme mode de vie, chez d'autres c'est la création de lien social, avec comme outil l'artistique. Avec une belle ouverture aux novices, tant navigateurs qu'artistes qui peuvent rejoindre le navire et participer aux spectacles et à la navigation. Là, l'artistique n'est pas l'enjeu mais l'outil. Les spectacles peuvent se créer en quelques jours, et provoquer l'effet attendu de convivialité et d’impact social.

D'autres prennent la porte de l'artistique, avec comme mode de vie le bateau. D'autres encore mène des actions politiques, avec comme outil la navigation et comme mode de diffusion le spectacle.

De notre côté, quelle est notre porte d'entrée ? Peut-on trouver un point d'équilibre au centre des différents enjeux ? Est-ce souhaitable ? Nous nous positionnons sur cette toile tendue : notre porte d'entrée est l'artistique ainsi que l'implication Politique et philosophique, avec comme source de création la navigation et la mer (et non pas comme mode de vie, pas encore...). Quant au lien tissé localement, il est une conséquence de l'acte artistique. Ainsi qu'à certains moments, notre positionnement philosophique et politique n'est plus un enjeu et un but à atteindre mais il est aussi une conséquence de l'acte artistique. Car à certains moments, pour rester libres de créer et pouvoir être radicales, nous pensons que le monde ne doit pas être notre affaire.

La galaxie des bateaux-scène semble être une toile tendue et mouvante sur laquelle naviguent des enjeux, des projets et des personnes qui se positionnent à un endroit, à la recherche ou non d’un équilibre.

La réflexion est amorcée, et à suivre…

Un vent de liberté

L'après-midi on profite enfin des spectacles des autres. Et le soir venu, on se dirige vers le DJ sous sa tente. La musique nous prend, et nous entraine doucement sur la route du retour. Mais celle-ci croise celle de quelques musiciens à la terrasse d'un bar. Nos corps fatigués et soulagés s'arrêtent. Une heure plus tard, ce sont une quinzaine de musiciens attablés, et nous sommes une foule qui les écoutons. C'est là que je remarque qu'il n'y a pas pas eu de service de sécurité pendant le Festival et qu'on peut jouer maintenant de la musique sans déranger les voisins.

Un vent de liberté gonfle les voiles ici, c’est clair...

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Photos : Renaud Menoud et Jean Pierre Gonod
Texte : Flore Viénot

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