libérées. délivrées.
Si on avait su… heureusement qu’on sait pas tout…
On s’est lancées dans la création de notre spectacle “Quand nous portera l’Océan” avec enthousiasme et légèreté.
On n’avait alors pas conscience que ce serait un accouchement, intense, douloureux, merveilleux.
Venu du profond de nos tripes.
Et qu’il nous faudrait passer par toutes ces épreuves.
Décidément, la vie ne cesse d’être initiatique.
Du vécu au spectacle, il n’y a qu’un pas.
Un grand pas.
10 ans, c’est pas un pas, c’est une rando.
Un périple.
Relou là, mon titre devient hyper long…
Attends je reformule :
Une traversée + deux soeurs + un deuil + une libération, et paf un spectacle !
2012, on est rentrée de notre traversée de l’Atlantique à la voile. Notre père est malade. On rêve. Comme on peut.
“Et si on créait notre compagnie, et un spectacle ?”
2015, notre père est bien malade. On se lance.
“ Ce spectacle sera l’histoire d’une traversée en mer… Par deux soeurs. Contemplation, joie, peur, sensations, ciel étoilé, tempête… Avec tout un tas d’événements.”
2018, on a laissé le spectacle en jachère. Notre père est mort.
“Les filles !”. C’est Philippe qui parle, venu nous apporter son regard. “J’ai une idée : ce bateau sur lequel les deux sœurs embarquent était en fait celui du capitaine, disparu. Elles le bichonnent, et partent en voyage”.
2021, on a laissé le spectacle en jachère. On y revient.
“Les filles !” C’est Philippe, qui est revenu. “J’ai une idée : vous partez enfants, vous arrivez jeunes femmes. Et le bateau pourrait s’appeler “le riton”, le surnom de votre père.”
2023, on a laissé le spectacle en jachère. On y revient.
“Les filles !”. C’est Angèle, venue nous apporter ses lumières. “J’ai une révélation : ce spectacle est l’histoire du chemin du deuil, ça pourrait commencer le jour de la cérémonie des funérailles, et votre intention est de disperser les cendres. Adieu les pyjamas, vous êtes des adultes, en habit de cérémonie. Et, je veux pas dire mais ce spectacle raconte , de manière criante, la libération de la figure paternelle.”
2024, on a pas lâché. On y est.
“Les filles !”. C’est Julie, venue nous apporter son savoir-faire. “J’ai une révélation : le bateau incarne le patriarcat. La tempête le détruit. Et vous devrez le reconstruire, avec ses contours existants oui, mais en changeant de cap, et à votre sauce.” pilote contour de lqa societe
2025, tout fait sens. 10 ans après la mort de notre père, il était temps.
Les deux sœurs (dans le spectacle bien sûr) ont perdu leur père, elles doivent entreprendre leur chemin de deuil. Au fil de la traversée, le travail s’opère : elles prennent conscience qu’en mourant, leur père leur a laissé l’espace pour vivre leur vie, prendre leur place, et exister. Cruelle ambivalence de la perte.
Adieu l’enfance, je t’aimais bien
Mais franchement, il était temps.
Même si notre enfant intérieure sera là toute notre vie, oui oui, disons-le nous bien droit dans les yeux : nous n’avons plus besoin d’être protégées par qui que ce soit, nous n’avons besoin de personne (en Harley Davidson) pour faire à notre place, nous sommes capables, et fières de l’être.
C’est le parcours de nos personnages durant cette traversée. Et le nôtre, durant cette création.
Être à la barre de notre aventure
Dis comme ça, genre, c’est simple. Bah non c’est pas simple. En tout cas pour nous, ça été une lutte. Pour construire une confiance intérieure, nous sentir légitimes. Être sûres aussi que ce qu’on a à partager est important, et mérite de l’être, malgré la très grande intimité et le lien direct avec notre histoire personnelle.
Sur ce chemin ardu, qui ne se parcourt pas en quinze jours, nous n’avons pas toujours été très claires avec nous-mêmes, ni avec les autres. C’est que cette création nous a sacrément fait bouger. Alors on a laissé des personnes prendre plus de responsabilités que nécessaire, puis on s’en est rendu compte, puis on a dû oser le dire, se séparer, prendre le large pour enfin reprendre la barre de notre histoire, avec une esthétique venue du fond de nous, à la frontière des matières.
Si ce spectacle est né du brassage de merveilleuses personnes, venues comme des petites lumières éclairer notre route, nous avons appris-là à rester pilote de ce que nous fabriquons.
Je sue rien qu’en écrivant ce paragraphe. Et il fait pas si chaud que ça, je vous assure.
Assumer notre langage, notre esthétique, je sais pas comment on appelle ça
“- Pour le dossier de demande de sub à la Drac on vise quoi : “théâtre”, “danse”, “cirque”, “musique”…?
- Ben… rien de tout ça, enfin un peu de tout ça… mais… faut vraiment choisir ?
- Bah ouais… faut choisir une discipline.
- Quelle horreur ce mot. Ça me rappelle mon carnet de correspondance au collège. Et le jour de mon Conseil qui portait ce nom, au lycée…
- On va peut-être pas se mettre en mode thérapie maintenant hein, faut qu’on choisisse, c’est comme ça.
- Au pire, on se met dans la case “théâtre” parce que c’est plus large, et on peut dire qu’on travaille à la “frontière des matières”.
- Et là, ça devient carrément Drac friendly.”
Décloisonner.
Se libérer des injonctions.
Et choisir, en étant bien sûres que ces choix répondent à notre nécessité à nous, à celle de notre création en cours.
Accueillir les regards extérieurs, et les révolutions qu’ils apportent.
Et accepter que ça ne plaise pas à tout le monde, même si ce sont nos jolies tripes qu’on expose.
Ça vous donne envie de venir voir le spectacle hein ?
Laisser les “Institutions” à leur place et faire la part des choses
Pour la première fois, nous avons eu des soutiens institutionnels pour la création (bon pas la Drac, mais d’autres :) ). Ce qui nous a bien sûr donné de l’élan et de la confiance, et nous a permis de nous donner du temps pour la création.
Mais dans le même temps, sans qu’on en prenne conscience tout de suite, ça nous a aussi freinées, intimidées, impressionnées. Nous avons tout à coup eu peur de rater. Sans nous en rendre compte, nous nous sommes embringuées sur un chemin semé d’embuches. De la peur ici, de la soumission par là, et un besoin vital de recevoir leur validation. Oulala.
Un mur s’est construit sur notre route. Un gros mur infranchissable. On était trop occupées, on avait même pas remarqué la construction.
Mais ouf.
Une expérience traumatisante et caricaturale est arrivée sur notre chemin, et nous a permis de prendre conscience de notre soumission.
On vous la fait courte : on a eu le privilège d’intégrer un dispositif à l’émergence. Stylé. Sauf qu’on avait pas les codes. On était à côté de la plaque. Tu me diras, dans ce milieu là, c’est genre un peu classe d’être “à la marge”, mais là… comment dire… tu t’es déjà senti·e en décalage toi ? Genre, atypique, ou… pas vraiment en phase sans trop savoir… un peu gêné·e, à chercher comment se comporter… Ouais en fait c’est ça, on était à la marge, mais… pas de la bonne manière. Voilà c’est ça. C’est que, y’a les hipsters, et y’a les ploucs. Nous, on est des ploucs. C’est simple.
En fait c’est ça : on a été dominées, prises de haut, écartées, discriminées.
Et franchement, c’est pas agréable. On le souhaite pas à notre pire ennemi·e. Mais on en prend de la graine.
Là, on s’en remet, doucement mais sûrement. Aujourd’hui, nous nous positionnons clairement.
Le but ? Rester libre, et en lien.
Bon. “libérées.délivrées”… hum. Ne nous emballons pas : travail en cours.
En tout cas, merci à toutes les personnes qui se sont engagées d’une manière ou d’une autre dans cette aventure initiatique : Hélène, Clarisse, Federica, Renaud, Marie, Philippe, Brigitte, Michel, Jonathan, Gandalf, Angèle, Julie, Florent, Benjamin.
Et merci à toutes les futures personnes qui viendront apporter leur grain de sel par la suite.
Merci aussi à toutes celles et ceux qui travaillent dans ces institutions, et qui ont cru en nous. Merci à celles et ceux qui continueront de le faire.